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Laissez-moi vous offrir le premier chapitre de mon dernier roman "Nuits macabres".

Bon Lecture !

 

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Premier

Chapitre

 

 

 

 

 

Samedi 20 Septembre 2014

Rue du Moulin Saintin, Toul, 3 heures du matin.

La Renault Clio grise s’arrêta un instant dans le virage, laissant le temps au passager de descendre, puis repartit aussitôt. Thomas Verrier préférait remonter la rue jusqu’à chez lui, quelques mètres plus loin. Il aurait dû être rentré de son travail depuis vingt heures trente mais, comme chaque vendredi, il s’était attardé au bar avec ses collègues. La marche ne dissipait jamais l’alcool qu’il buvait au cours de ces soirées arrosées. Elle lui permettait toutefois de retrouver un semblant d’équilibre dans sa démarche. Sa femme devait probablement dormir mais, dans le cas contraire, il tenait à garder un minimum l’esprit clair. Après vingt-cinq ans de mariage, Thomas n’arrivait toujours pas à anticiper les réactions de son épouse.

Même si un seul réverbère éclairait discrètement la rue, le ciel lui parut étrangement sombre. Thomas n’était pas soûl au point de ne plus rien apercevoir. Un léger bruit le força à se retourner vers les buissons. Il alluma son zippo et sursauta en apercevant la silhouette cylindrique de la demoiselle, ancien vestige des remparts de la ville. Au-dessus du talus, il pouvait discerner une faible luminosité provenant des deux tours de la façade de la cathédrale Saint-Etienne.

– Aidez-moi ! S’il vous plaît !

La voix émanait des buissons, juste derrière la grosse dame en pierre taillée. Une voix féminine, chancelante et à peine audible.  

– Qui est la ? S’enquit Thomas, fouillant les alentours d’un regard méfiant et curieux à la fois.

Quelqu’un agita un bras menu, non loin du grillage. Une jeune femme était allongée dans l’herbe rase et semblait peiner à se lever.

– Nom d’un… Laissez-moi vous aider ! S’affola Thomas en se précipitant vers elle.

Avec délicatesse, il aida l’inconnue à se lever, constatant malgré lui qu’elle était entièrement nue. Sa peau d’une pâleur inquiétante contrastait avec sa longue chevelure rousse. Son corps émacié et trempé était couvert d’éraflures.

– Mais que vous est-il arrivé ?

Tremblante de froid et de peur, la jeune femme désigna le fossé d’où s’écoulait l’Ingressin.

– Qui vous a fait ça, ma pauvre petite ? Retirer vos vêtements et vous jeter comme un vulgaire paquet dans le ruisseau !

Il ôta d’emblée sa veste et la déposa sur les frêles épaules, après avoir fouillé dans une poche pour prendre son téléphone portable.

– Des manants… deux… balbutia la jeune inconnue qui observait les alentours d’un œil ahuri.

– Vous voulez dire deux hommes, rectifia Thomas, quelque peu étonné par le terme employé. Je suis peut-être vieux, mais on ne dit plus manant. Enfin, je crois. Je vais appeler la police. Ils vont vous aider à retrouver vos affaires et ces deux abrutis.

Quand le cadran du téléphone s’alluma en émettant un léger son, la jeune femme fit un bond en arrière.

– Allons, allons, ma petite, tenta de la rassurer Thomas, quelqu’un va prendre soin de vous.

Il venait de composer le 17 quand l’inconnue le saisit brutalement par la gorge. Surpris par cette attaque, Thomas lâcha instinctivement son téléphone pour se dégager. La poigne de son agresseur était puissante et l’empêchait de prononcer la moindre parole. Avec horreur, il se sentit décoller du sol tandis que cette jeune femme, aux traits fins et délicats, laissait apparaître un regard rouge sang. Sa peau se veina lentement, violaçant son visage blême. Ses lèvres se retroussèrent en un sourire machiavélique, laissant dépasser deux rangées de dents longues et pointues.

– Tu as raison, le vilain, ricana-t-elle d’une voix devenue caverneuse, tu es trop vieux. Mais j’ai besoin de force et tu feras très bien l’affaire.

Manquant d’air, Thomas commençait sérieusement à suffoquer. Les mots mouraient sur ses lèvres. Des larmes coulaient le long de ses joues. La démone planta goulûment ses dents acérées dans son cou, arrachant un amas de chair. Elle en apprécia bruyamment le goût, tandis que les yeux de sa victime se révulsaient.

 

Un jour plus tôt   

Lucas attrapa son sac à dos et le posa sans ménagement sur le siège voisin. Peu lui importait s’il abîmait la caméra et tout ce dont il avait besoin pour le reportage. Un reportage qui risquait fort de ne jamais aboutir. Cela faisait deux jours qu’ils étaient arrivés à Toul et aucun des trois jeunes étudiants en journalisme n’avait réussi à trouver un sujet hors du commun sur cette magnifique cathédrale, excepté l’édifice en lui-même. Bien que ce fût le sujet précis de cette enquête-reportage, Jeffrey, en toute bonne tête de mule qu’il était, voulait un article digne des plus grands journalistes et pour cela, il espérait s’aventurer dans les endroits interdits de l’édifice. Chose qu’il leur avait été évidemment refusé par le conservateur.

C’était bien un plan de Jeffrey, rumina intérieurement Lucas d’une mine boudeuse. Ils auraient pu se contenter d’imiter les autres étudiants et faire cette enquête dans leur ville, à Strasbourg. Non, Jeffrey ne faisait jamais rien comme les autres. Et pourquoi l’avait-il suivi, lui, hormis le fait que cet enquiquineur soit son frère jumeau ? Peut-être parce que ce dernier s’était montré convaincant en énumérant les beautés de l’édifice, son ancienneté, son immense cloître gothique. « Le deuxième plus grand en France », avait alors précisé Jeffrey qui n’avait pas lésiné sur ses recherches. Et Lucas ne pouvait pas nier que la cathédrale Saint-Etienne de Toul était d'une beauté majestueuse, renfermant dans sa façade flamboyante, son architecture et ses statues finement ciselées, une histoire chargée.

Dans l’après-midi et non sans un air grognon, il avait suivi, comme Jeffrey et Léa, le groupe de touristes allemands qui visitait cette fameuse cathédrale. Se mêler à la foule n’avait pas été un problème, ni même essayer de comprendre les paroles du guide, déformées par un accent mal soigné. Non, ce qui avait semblé difficile était de trouver le bon moment pour échapper au regard vigilant du conservateur et fouiner ça et là, à la recherche d’une porte en bois sculptée qui était censée donner sur la Chapelle de tous les Saints.

– Papi Antoine s’est payé notre tête, pesta Lucas, suivant de son regard noisette la serveuse qui venait de déposer leurs assiettes sur la table. 

Il huma profondément sa pizza, visiblement affamé. Pour une fois qu’il avait réussi à convaincre son frère et Léa de ne pas se goinfrer de hamburger, il n’allait pas laisser sa mauvaise humeur lui gâcher son appétit.

Attablés en face de lui, Jeffrey et Léa n’avaient pas encore entamé leur pizza savoyarde. Leurs deux têtes baissées sur le cadran du Nikon, ils faisaient défiler les photos que la jeune femme avait prises durant la visite. La nef avec son haut plafond voûté et ses croisées d’ogives. Un pilier, où l’on pouvait deviner les restes d’une fresque. Le chœur et le transept avec les chapelles latérales des tours Saint-Pierre et Saint-Paul. L’autel Saint-Joseph. La Pietà, La Cène et les innombrables vitraux qui baignaient l’édifice dans une magnifique clarté. Il n’y avait rien à redire sur la façon dont Léa braquait son objectif. Elle était dotée d’un don particulier pour donner à chaque photo une intensité particulière.

– Je ne pense pas qu’il ait menti, remarqua celle-ci, s’attardant enfin sur son assiette. Ses yeux pétillaient quand il parlait. Il a bien vécu toutes ces belles aventures, mais…

Elle se tourna vers son voisin, une moue dépitée au bord des lèvres.

– M. Delavaut est une véritable mine de renseignements. Avec un peu de finesse et si tu t’étais montré plus patient, il aurait pu nous servir de guide.

Jeffrey haussa exagérément les épaules, refusant d’admettre qu’il avait compromis leur tout premier reportage-enquête et posa l’appareil photo près de son assiette. Loin d’en avoir perdu l’appétit, il plia sa moitié de pizza et la mordit à pleines dents.

La veille, ils s’étaient promenés dans les rues, questionnant les habitants sur leur belle cathédrale. Certains n’y prêtaient plus attention depuis des lustres. D’autres se contentaient de l’admirer en passant devant. Il était quasiment impossible de ne pas remarquer ce monument emblématique de la ville, si grand, si imposant.

Déçus et fatigués, ils s’étaient arrêtés dans une petite boulangerie, dans la rue Michatel, et s’étaient offert des pâtés lorrains encore chauds. Ils devaient vraiment ressembler à trois jeunes touristes, fraîchement débarqués pour que le boulanger leur vante les mérites des plus beaux coins de sa ville. Et il y en avait des endroits à découvrir apparemment, s’était étonné Lucas. Mais son frère, qui semblait obsédé par ce reportage, voulait tout savoir sur Toul la Gothique. C’était ainsi qu’il nommait cette splendide cathédrale, ainsi qu’il l’avait découvert en surfant sur le net pour en apprendre plus. « Allez voir Antoine ! » leur avait alors tout naturellement proposé leur interlocuteur, « Si quelqu’un connait notre cathédrale dans ses moindres recoins, c’est bien lui. »

Antoine Delavaut, vieux grincheux acariâtre, vivait dans un appartement qui l’avait certainement vu naître, dans la rue Liouville. Il avait accueilli les trois jeunes reporters avec un regard méfiant, les laissant tout juste passer le seuil de sa porte. Alors qu’il s’était contenté de grognements en guise de réponse, marquant ainsi un franc agacement face à cette visite impromptue, son comportement avait peu à peu changé quand Léa lui avait demandé quelques anecdotes. Touché par l’intérêt que portaient les jeunes gens devant ses petites histoires, Antoine avait fini par les inviter à entrer. Jeffrey, en tout bon reporter, avait sorti son calepin. 

Ainsi, ce vieux Toulois avait grandi tout près de la cathédrale Saint-Etienne et se vantait même d’avoir exploré des endroits de l’édifice méconnus du public. Son grand-père en avait été le conservateur, suivant les traces du sien. Il leur avait appris également que le monument était bâti sur des troncs de chênes, enchevêtrés dans un vieux marais. Fier d’avoir son propre auditoire, Antoine s’était emporté dans ses confidences, les yeux pétillant d’une certaine étincelle.

Quand il était encore un solide gaillard, il était monté jusqu’en haut de la cathédrale pour admirer la vue. Un panorama à couper le souffle, selon lui. Il avait également pénétré dans la Chapelle des évêques, qu’il nommait affectueusement la salle de marbre rose, où reposaient les premiers évêques de Toul. Malgré la formelle interdiction de son père, il s’était permis d’ouvrir un passage secret et d’emprunter les vieux escaliers en pierre qui permettaient d’accéder à une crypte, savamment cachée sous la cathédrale, et avait aperçu d’autres salles, accessibles par une unique passerelle vétuste. Par prudence, il ne s’était pas aventuré plus loin.

Jeffrey s’était littéralement excité face à cet aveu et s’il n’avait pas tant insisté pour voir cette fameuse salle de marbre rose dont leur hôte se targuait avoir encore une clé, Antoine aurait pu leur apprendre d’autres merveilles. Même Lucas s’était surpris à apprécier tous ces récits que le vieil homme relatait avec une émotion non feinte. Ils le tenaient leur bel article ! Avec les photos de l’édifice en prime, c’était un excellent travail. Mais pas pour Jeffrey. Lui, il voulait plus. Il voulait voir la salle de marbre rose de ses propres yeux, la crypte et peut-être ces pièces qui n’avaient certainement pas été visitées depuis des lustres. 

– Je propose de retourner chez Antoine Delavaut, suggéra soudainement Lucas, après avoir avalé sa dernière part, ce type pourrait écrire un roman sur la cathédrale. On s’excuse… enfin, tu t’excuses parce que c’est toi qui as tout fait foirer et on lui promet de le citer dans notre article.

Jeffrey n’était visiblement pas disposé à revenir sur sa décision. Il jeta un rapide regard à travers la vitre de la pizzéria comme pour montrer à Lucas qu’il se faisait tard. M. Delavaut devait être couché depuis un bon moment.

– Ce vieux bougre était sur le point de craquer,  rumina-t-il tout bas, il nous l’aurait montré sa clé. Il en mourait d’envie. Et puis, je te rappelle que tu étais d’accord pour suivre mon plan.

– Oui, je l’étais, rétorqua son frère, et je t’ai suivi bêtement toute la journée. On a essayé de trouver cette porte, si toutefois elle existe. Il n’y a rien qui ressemble à ce que papi Antoine nous a décrit. Quant au passage secret, je suis persuadé qu’il a tout simplement enjolivé les choses.

D’un geste las, il balança la serviette de table et repoussa son assiette. 

– Je suis fatigué, pesta-t-il en s’adossant contre son siège, on prend encore quelques photos de la cathédrale ce soir, parce que les gens du coin disent que ça vaut la peine de la voir illuminer la nuit et demain, je compte bien prendre mon train de retour avec ou sans vous.

– J’avoue que je suis exténuée aussi et mes talons me font trop mal, se plaignit Léa, j’aurais dû mettre mes baskets. 

Tandis que les deux frères se mesuraient du regard jusqu’à ce qu’un des deux se plie à la volonté de l’autre, la jeune femme en profita pour retirer ses chaussures et masser ses pieds douloureux. L’atmosphère risquait de devenir plus électrique si elle ne se décidait pas à intervenir.

– Lucas a raison, finit-elle par dire sous l’air ahuri de son voisin, cette enquête-reportage commence à prendre des allures grotesques.

– Comment voulez-vous qu’on obtienne notre master si on ne prend pas des risques ? Se défendit Jeffrey, visiblement offusqué. Si c’était un article pour un grand journal…

– Le résultat aurait été le même, le coupa gentiment Léa, avant de poser une main sur la sienne. Ecoute… C’est notre premier reportage et je sais que tu voulais quelque chose de spécial. Mais en trois jours, c’est quasiment impossible de faire ce que tu veux.

Elle marqua une courte pause, le temps de chausser ses talons, puis reprit tout aussi calmement.

– Nous avons déjà de superbes photos, plus celles que nous allons prendre tout à l’heure. Il suffira de glisser quelques anecdotes de M. Delavaut dans notre article, celle de Jeanne D’Arc me plaît bien. C’est amplement suffisant. Nous aurons tout le week-end pour le boucler.

A deux contre un, Jeffrey ne pouvait que se résigner. Il se leva le premier, non sans une moue boudeuse et déposa trente euros sur la table avant de sortir de la pizzeria. Le temps était encore doux en cette mi-septembre. Les Toulois semblaient profiter des derniers jours d’un été chaud en se baladant ou en sirotant à la terrasse d’un café.

Les trois jeunes gens longèrent la rue Drouas d’où ils pouvaient déjà avoir un aperçu de l’illumination de la cathédrale Saint-Etienne, puis ils tournèrent rue du Quartier Neuf avant de traverser la Place des Clercs, Léa traînant le pas à cause de ses pieds enflammés. Heureusement que Lucas avait un excellent sens de l’orientation. Il se rappelait cet endroit parce que, la veille, ils étaient venus visiter le cloître dont l’entrée se trouvait sur cette même place. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait certainement visité d’autres lieux de la ville. L’église collégiale Saint-Gengoult, le Musée d’Art et d’Histoire, situé dans l’ancienne Maison Dieu, ou encore les murs Vauban auraient bien mérité qu’ils sacrifient un peu de temps et de pellicules.

Jeffrey posa une main sur son épaule, le sortant de ses pensées, et agita le menton vers une silhouette boiteuse qui débouchait de la rue Liouville. Vêtu d’un gilet fin et de sa casquette, M. Delavaut se promenait en claudiquant sur une canne. Après avoir levé un instant les yeux sur l’édifice qui se dressait devant lui, admirant certainement la façade illuminée qui laissait apparaître des zones d’ombre, ce qui ne la rendait que plus mystérieuse, le vieil homme traversa lentement la Place Charles De Gaulle.

– Tu crois qu’on lui a donné l’envie d’aller la voir, cette salle, remarqua Jeffrey avec un sourire de vainqueur.

– Je pense que papi Antoine s’offre une petite balade, supposa son frère avant de reporter son attention sur le monument, d’ici on l’a tout entière.

Jeffrey adopta un air blasé qui fit presque éclater de rire Léa. Quand il grimaçait ainsi, avec un petit pli au coin des lèvres, le nez froncé, la ressemblance avec son frère était flagrante. Heureusement, elle pouvait les différencier grâce à une cicatrice que Lucas s’était faite à la suite d’une chute de vélo.

Jeffrey sortit le Nikon reflex du sac à dos et le régla en photographie nocturne. Après avoir reculé de quelques pas, il s’apprêtait à appuyer sur le déclencheur quand il décida de zoomer sur M. Delavaut avec son objectif et vit le vieil homme passer avec nonchalance les grandes grilles bleues qui donnaient sur le jardin de la mairie. Celui-ci s’arrêta devant une autre grille qui semblait donner sur une annexe de la cathédrale et ouvrit en tirant sur un loquet. Il s’engouffra dans l’allée.

– Bah alors, tu la prends cette photo ?! S’impatienta Lucas.

Toujours convaincu d’avoir réveillé de bons souvenirs chez le vieil homme, au point de le faire sortir de sa tanière, Jeffrey baissa l’appareil et prit la décision de le suivre.

– Mais… Tu vas où encore ? Râla Lucas, à bout de patience.

Son frère ne l’écoutait déjà plus et traversait la place à grandes enjambées, forçant ainsi les deux autres à lui emboîter le pas. Pestant intérieurement, Lucas se promit de lui flanquer une bonne raclée dès qu’il serait à sa hauteur. Il n’était pas du genre patient, certes, mais Jeffrey poussait vraiment sa curiosité trop loin. Pourtant, arrivé devant la grille encore ouverte, il eut juste le temps de voir M. Delavaut disparaître derrière une vieille porte dans le fond de l’allée.

– On pouvait toujours fouiner à l’intérieur, chuchota Jeffrey avec un petit clin d’œil. Je me sens l’âme d’un vrai journaliste, ce soir.

Les éclairages de la cathédrale leur permettaient d’entrevoir le sol par endroits. Des pavés, larges et verdoyants, séparés par ce qui s’apparentait à une petite tranchée pour l’évacuation des eaux. Les jeunes gens descendirent les marches en pierre puis longèrent le mur de l’édifice. Suivant fidèlement le chemin sous leurs pieds, ils tournèrent vers la gauche et franchirent les quelques mètres qui les séparaient de l’entrée de cette mystérieuse Chapelle. Léa avançait sur la pointe de ses talons pour ne pas faire de bruit, évitant ainsi de glisser sur les pavés recouverts de mousse.

Trois marches seulement et Jeffrey se retrouva devant la porte. Dans la pénombre, il distinguait difficilement la sculpture gravée à même la pierre au dessus de celle-ci. Soudain animé par la curiosité, Lucas le poussa légèrement pour l’inciter à entrer tandis que Léa agrandissait ses yeux de stupeur ou d’impatience. Jeffrey n’aurait su le dire. 

Ils entrèrent finalement en même temps, surprenant M. Delavaut dans sa contemplation des lieux. C’était une pièce qu’on pouvait deviner immense. Le peu de fenêtres laissait entrer une fine lueur tamisée provenant des réverbères du jardin de la mairie. Assez pour entrevoir deux tombeaux d'évêques surmontés de gisants. Quatre grosses colonnes en marbre rose, séparées de plusieurs mètres, affichaient des sculptures et des gravures en latin. Le plafond en voûte plate semblait haut et sûrement délabré puisque des étais avaient été installés à plusieurs endroits pour le maintenir. 

– Comment osez-vous ? S’écria Antoine en agitant sa canne dans leur direction, j’aurais dû me méfier de vous.

Jeffrey s’autoproclama porte-parole et secoua les mains en guise de reddition.

– M. Delavaut, on veut juste regarder, s’empressa-t-il, vos récits nous ont tellement captivés qu’on voulait vraiment découvrir toutes les merveilles que vous avez vues.

– Vous n’avez aucun droit d’être là, vociféra le vieil homme, visiblement furieux. 

– On ne prendra aucune photo, ni vidéo, assura enfin Jeffrey, tout restera là.

Il tapota légèrement sur son front d’un air qui se voulait sincère et, pour marquer sa bonne foi, remit le Nikon dans le sac à dos que Lucas portait toujours. Fulminant sur place, Antoine semblait sévèrement pester contre lui-même de s’être fait avoir aussi facilement. Il tenait fermement une longue et vieille clé à panneton fendue et travaillée, et comptait quitter les lieux sur le champ. 

– S’il vous plait, Antoine, insista doucement Léa, rien ne sortira d’ici, je vous le promets. Laissez-nous admirer toutes ces belles choses qui vous ont tant ému.

De bonne éducation et sûrement pas habitué à décevoir une femme, quel que soit son âge, le vieil homme parut hésiter, oscillant intérieurement sur la décision qu’il devait prendre. La veille, c’était la jeune femme qui avait posé les questions. Les deux têtes blondes qui l’accompagnaient s’étaient contentées d’écouter avec un grand intérêt.

– Juste cinq minutes, pas une de plus, capitula-t-il devant les grands yeux ambre.

– Oh merci M. Delavaut ! Promis, nous ne traînerons pas.

Quelque peu gêné de partager pour la première fois son jardin secret, Antoine glissa la clé dans sa poche tout en guettant les jumeaux en qui il ne semblait pas du tout avoir confiance. La vérité était qu’il ne savait pas lequel des deux s’était empressé durant l’entretien. 

– Magnifique, souffla Lucas, comme fasciné par la première sépulture.

Il dut se baisser pour effleurer du bout des doigts la pierre sculptée, n’osant à peine la toucher. La roche taillée représentait bien un évêque, aisément reconnaissable grâce à la mitre, la croix pectorale, ainsi que la crosse dont la volute était finement détaillée. 

– Saint Mansuy, le premier évêque de Toul, déclara finalement Antoine qui gardait toujours un œil sur Jeffrey.

Sa voix rocailleuse résonna dans la Chapelle à tel point que Léa sursauta. Si on lui avait demandé son avis, la jeune femme aurait préféré de loin visiter les lieux dans la journée. Elle avait peur à cause des ombres étranges que faisaient refléter les vitraux sur le sol et le froid piquait sa peau. Machinalement, elle frotta ses bras nus tandis que Jeffrey fouilla dans le sac pour prendre une lampe de poche. Antoine lui lança un regard noir.

– Vous aviez pensé à tout, petits couillons !

– C’est parce que… En fait, nous avons essayé de trouver cette chapelle, bredouilla Lucas en grimaçant, du moins à l’intérieur. La lampe, c’était juste au cas où…

Son frère éclaira la tombe et la scruta longuement comme pour figer chaque détail dans sa mémoire. Il avait promis de ne pas prendre de photos, certain que le vieil homme aurait de sérieux ennuis s’ils exhibaient de tels clichés.

– Vous n’avez pas dû regarder comme il fallait, lâcha Antoine, une pointe de colère dans la voix.

Puis d’un geste résigné, il désigna avec sa canne une porte dans le fond de la chapelle.

– Elle donne sur la nef.

Jeffrey se redressa tout en balayant l’endroit avec sa torche. Quelques petits filets de poussière semblaient s’échapper du plafond. Le faisceau lumineux dansa sur le mur puis s’arrêta devant une seconde issue, légèrement camouflée derrière une colonne de marbre.

– Et celle-ci ?

Visiblement contrarié ou refusant de répondre, Antoine enfonça sa main tremblante dans la poche de sa veste pour en sortir la clé.

– Il est temps de partir, décréta-t-il aussi froidement que possible.

Une fois de plus, Jeffrey adopta sa moue boudeuse, certainement déçu de ne pas aller plus loin dans son exploration. Leur hôte de fortune, qui s’était montré indulgent jusque là, montrait des signes d’impatience.

– Je ferai un rapide croquis en rentrant à l’hôtel, proposa Léa qui grelottait toujours.

– Ecoutez la voix de la sagesse, leur conseilla le vieil homme, et filez d’ici !

Lucas ne protesta pas davantage. Pour lui, pénétrer dans cette ancienne chapelle de la Renaissance était déjà un grand privilège. Mais son têtu de jumeau ne paraissait pas aussi satisfait.

– C’est les escaliers, n’est-ce pas ? Ceux qui mènent à la crypte ? Supposa-t-il, toujours avec son sourire de vainqueur. Laissez-nous la voir !

Antoine se dirigeait déjà vers la sortie avec la ferme attention de quitter les lieux. La façon dont il secouait la tête ne laissait aucun autre appel à sa bonne volonté.

– Juste quelques minutes ! Insista Jeffrey, nous n’aurons pas d’autre occasion…

– Vous êtes dans un lieu saint, trancha Antoine en se retournant d’un trait, et de surcroit, en pleine rénovation.

Il leva les yeux vers le plafond effrité et dans un état de délabrement extrême.

– Ce que vous voyez dans cette chapelle est encore en bon état par rapport au reste. C’est vétuste. Les marches en pierre partent en miettes. Du moins, c’était déjà le cas, il y a de cela quarante ans. Quant au passage, je ne suis même pas certain qu’il s’ouvre encore.

De plus en plus frigorifiée, Léa supplia son ami de son regard ambre. Elle se sentait mal à l’aise, comme si un mauvais pressentiment l’avait envahie à l’instant même où elle avait franchi la porte. Jeffrey lui adressa un petit clin d’œil, ce qui ne rassura guère la jeune femme.

– Nous n’en ferons pas plus que vous, M. Delavaut, s’obstina celui-ci, et nous n’en parlerons même pas dans notre reportage.

Surprise par le culot dont le jeune homme faisait preuve, Léa n’avait plus la force de le convaincre.

– Quelle que soit votre décision, Antoine, je reste à côté de vous, bafouilla-t-elle à cause du froid et peut-être aussi de la peur, je suis gelée et mes pieds sont en feu.

Elle grimaça légèrement devant sa réflexion, mais préféra s’en tenir à sa décision, et parcourut les quelques mètres qui la séparaient du vieil homme. Celui-ci parut étonné et flatté à la fois de cette réaction. Léa était entourée de deux jeunes hommes, certes pas très robustes vu leur menue silhouette, mais certainement plus rapides que lui. Pourtant, elle voyait en ce vieil homme, une compagnie rassurante. Ses yeux verts se radoucirent face à cette délicate pensée, réveillant le solide gaillard qu’il avait été autrefois.

– Les cathédrales sont d’anciennes constructions massives qui demandent une grande épaisseur de mur. Avec leur hauteur et les vitraux qui filtrent la lumière, elles sont en inertie thermique constante.

Il lui proposa galamment le bras, tel un gentleman, et l’entraîna vers la porte.

– Venez à l’extérieur, il y fait meilleur.

– Bah et nous alors ? S’étonna Lucas au grand dam de son frère qui voulait profiter de cette occasion pour visiter les lieux.

– Je vous accorde cinq minutes, céda Antoine sans se retourner, passé ce délai, je vous enferme dans la chapelle jusqu’à demain.

Si le visage de Jeffrey affichait un air triomphant, celui de Lucas en revanche vira au pâle. L’idée même de passer la nuit dans cet endroit froid et austère ne l’enchantait pas. Dès qu’ils furent seuls, Jeffrey ne perdit pas une seconde et fonça directement vers la porte qui menait aux escaliers. Ils durent unir leurs forces pour tirer sur l’énorme barre en fer forgé pour l’ouvrir. Comme convenu, Lucas laissa le sac à dos près de la tombe avec le matériel. Ils n’avaient besoin que de la lampe torche.

– Monsieur trouillomètre à zéro fait dans son froc, ricana Jeffrey en éclairant son propre visage.

Il esquissa une grimace, loin d’être amusante à cause de la lueur qui lui donnait des allures de fantôme, et imita grossièrement le grognement d’un animal méconnu aux yeux de son jumeau.

– Je t’insulterai bien, mais je me ferai offense, lâcha celui-ci d’un air blasé, allez, on y va vite fait avant que papi Antoine nous laisse là pour la nuit.

Non sans un sourire moqueur, Jeffrey passa le premier et longea un couloir étroit, n’accueillant qu’une personne. Le faisceau lumineux était devenu leur seul guide. Ils arrivèrent très vite devant l’ambon en pierre dont Antoine leur avait parlé la veille. Tel que l’avait décrit le vieil homme, le pupitre était dans un état de détérioration extrême. Les inscriptions gravées étaient presque effacées par le temps et les attaques répétées des Allemands qui avaient tenté de le détruire. Derrière celui-ci, dans le même état de délabrement, une alcôve dont les statues avaient été volées pendant la seconde guerre mondiale.

Antoine avait expliqué, pendant leur visite chez lui, que les Allemands avaient tenté de détruire la cathédrale mais, grâce aux habitants qui formaient la résistance touloise, les bâtons de dynamites avaient été enlevés à temps.

– C’est où déjà ? Demanda Jeffrey en rapprochant la lampe près du mur, je ne vois rien qui ressemble à…

– IHS !

– Ce n’est pas un H, s’indigna son frère, on dirait un T. Non, ce n’est pas ça.

– Et tu prétends avoir fait du latin, râla son jumeau, regarde ! C’est un H écrit en médiéval.

Les trois lettres, accompagnant un texte en latin, occupaient un carré de pierre. Une trentaine de carrés formait une inscription. Antoine avait appris par son grand-père la signification de ces trois lettres. « Iesus, Hominum Salvator » (Jésus, Sauveur des Hommes). Sans attendre la permission ou la réaction de son frère, Lucas pressa sur le carré de pierre qui s’enfonça dans le mur. S’ensuivit un tremblement qui fit vibrer le sol, puis, un passage derrière l’ambon s’ouvrit lentement sous leurs yeux ébahis.

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